interview

L’Argousier, laboratoire d’expériences musicales et de lâcher prise émotionnel en provenance de Lille à découvrir absolument, sur disque avec leur premier album “Le Vent sous ses Pieds” sorti en 2019 et à vivre intensément en Live !! (©photo : Djavanshir.N)


 

Pouvez-vous me parler de votre rencontre ? Au début, cette envie de jouer ensemble, c’était d’abord pour le plaisir ou il y avait déjà chez vous un désir d’aller plus loin ?

Sophie : On se connaissait depuis pas mal d’années via le tissu musical lillois, nos groupes respectifs, on se croisait plus qu’on ne se connaissait à vrai dire, on partageait le même box de repet à la Malterie, qui organise chaque fin d’année la Hootenanny, dont le principe est de proposer des plateaux courts aux musicien.ne.s répétant au sous-sol, avec la particularité de composer des groupes inédits, de se mélanger en formations nouvelles sous la contrainte d’un thème imposé, cette année-là « too young to die » (2016, je crois).

Lulu m’a proposé d’y participer, on a commencé à travailler une reprise d’Elliott Smith (« Everything Means Nothing to Me »), et assez vite une belle chimie s’est produite, on s’est vite entendues musicalement, avons pas mal rigolé et, une fois le crash test de la Malterie passé, on a continué à jouer ensemble, pour voir, pour le plaisir.

Assez vite, on a fait de l’impro, commencé à fixer des petites choses, lors de sessions en journée ponctuées de bonnes bouffes, on a vite trouvé un rythme très libre de création, concluant et surtout très très plaisant.

L’Argousier est né comme ça, sans qu’on le voie se pointer !

Lulu : On a forcé un peu le destin en créant notre duo à l’occasion de cette Hootenanny à La Malterie. On n’aurait peut-être jamais joué ensemble sans cette opportunité ; on a bien fait de se lancer car on a découvert un feeling musical tout naturel entre nous, et depuis, ça fait 5 ans que L’Argousier fait son petit bout de chemin.

Pour ma part, c’est aussi l’acquisition d’une basse électrique à ce moment-là qui m’a donné envie de tenter un nouveau projet musical. Jouer avec une débutante à la basse n’a visiblement pas effrayé Sophie, et tant mieux pour moi car j’ai pu développer un jeu spontané et singulier, qui je pense, contribue mine de rien à l’univers musical qu’on a aujourd’hui.

Quelle place occupe la musique dans votre quotidien ? Ressentez-vous la pratique musicale comme un « besoin vital », un moyen d’échapper un peu du quotidien, un désir d’exprimer votre être… ?

Sophie : Je ne pratique pas quotidiennement la musique, suis même plutôt (et à regret) pas mal happée par les aspects logistiques et administratifs attenants à mes différents projets (pour beaucoup, autoproduits, d’où le boulot de bureau un peu écrasant).

Pour autant, la musique, la création au sens large (l’écriture aussi) occupent une place centrale dans ma vie, tout est rythmé, stimulé et en grande partie nourri par ce que je lis, écoute, vais voir, mes expériences artistiques, de la composition à l’écriture, l’enregistrement, mais aussi et surtout la rencontre, les personnes avec lesquelles je collabore, le public avec qui on partage des moments suspendus et uniques. Tout prend vie et se justifie à ce moment.

C’est une grande chance, d’avoir l’occasion de sublimer, exprimer nos émotions, nos ressentis, de traduire de manière poétique un quotidien ou notre rapport au monde, transcender le réel.

Je crois qu’il y a autant de réalités que de personnes, des croisements, des réunions, des divergences et des fusions, il n’est pas toujours facile d’exister dans ce mouvement. L’expression artistique offre une opportunité précieuse de trouver un ancrage en soi, une forme de vérité, pour se situer dans tout ça et communiquer avec l’extérieur. En ce sens, une fois qu’on a ouvert ce champ, je crois qu’il devient vital.

C’est une façon de respirer pour moi.

Lulu : Je crois que je ne passe pas une journée sans musique. J’ai besoin d’avoir ça autour de moi un peu tout le temps, soit en l’écoutant ou soit en la pratiquant ; ça jalonne mes journées, ça accompagne mes humeurs ; que ce soit toute seule chez moi ou avec les autres, ça permet de vivre de belles choses.

Pour ce qui est de ma pratique musicale, je ne suis pas quelqu’un qui pratique régulièrement ses instruments à la maison. En général je sors mes instruments quand j’ai un peu de temps toute seule chez moi et que l’inspiration est là pour composer des choses, ou quand on se retrouve avec mes groupes pour répéter ou créer ensemble ; je ne fais pas de la musique spécialement par besoin vital, mais plutôt par amusement et par défi d’apporter ma petite touche de créativité au sein de mes divers projets musicaux. Ce qui compte pour moi c’est de jouer ensemble, de créer, de s’éclater, de faire sortir de nous la musique qui nous ressemble pour ensuite la partager.

Quand je regarde mon agenda et que je vois des séries de concerts ou des moments de résidences à venir, ça me met en joie, ça veut dire que je vais voir du monde, que je vais m’exprimer, partager, offrir… tout simplement grâce à la musique, quelle chance ! Je ne me lasse pas de ce quotidien.

J’aime bien aussi les moments de rien, en silence, sans concert, sans répète ; ça ressource pour mieux repartir après.

Parlons de votre professionnalisation : quels en ont été les déclencheurs ? Avez-vous rencontré des difficultés dans le cadre de cette professionnalisation ? Des aides et des rencontres en particulier vous ont-elles permis d’y croire et d’avancer ?

Sophie : J’ai à mon arrivée à Lille (vers mes 19 ans, il y a 20 ans, hum…) rejoint des formations artistiques (musicales ou théâtrales), mais n’avais pas du tout envisagé la professionnalisation, c’était plus en dilettante, pour le plaisir sans à aucun moment envisager légitimement de me professionnaliser. J’ai travaillé dans la musique, plutôt derrière un festival, ou comme bénévole au Biplan (lieu culturel associatif qui m’a permis de rencontrer les personnes avec lesquelles j’ai commencé à jouer et monté mon premier collectif). J’ai joué dans des groupes en parallèle de mes activités, me suis au début et pour un bout de temps surtout concentrée sur l’accompagnement des artistes (via une association de booking et label que j’ai montée et coordonnée pendant une petite dizaine d’années).

C’est presque par hasard et en sautant un peu dans le vide que j’ai commencé à développer une activité d’artiste musicienne. Il y a eu les ami.e.s qui encouragent, leur bienveillance, mais il y a eu une rencontre déclencheuse, Bénédicte Froidure, alors directrice de la Cave aux Poètes (Roubaix) qui, en 2010, me tend une perche en me proposant d’ouvrir le festival Roubaix L’Accordéon à la rentrée. Je n’avais rien, j’ai planché pendant l’été sur un petit répertoire personnel.

Des débuts très hésitants, pas bien assurés, pas vraiment au point, qui ont eu pour fonction de me mettre le pied à l’étrier, avec le soutien de deux amies musiciennes qui m’ont accompagnée la première année (oeuvrant aujourd’hui sous les noms de « Na ! » et « Seule Tourbe »). S’en est suivi un long chemin, j’ai pris mon temps, assumé ma fragilité, pris soin de m’amuser, et grâce à mon expérience de manager couteau suisse, j’ai pu tout le long mettre en place des outils de développement de mes projets. J’ai trouvé un peu de financement, ai sorti des disques, ai reçu quelques retours presse.

Ce fil rouge tranquille a amené de belles rencontres et tout s’est construit en douceur de cette manière, à nouveau sans que je voie vraiment les choses arriver. Il y a eu un tuilage assez doux entre mes activités de management et celles d’artiste « professionnelle » (si on entend par là qu’il s’agit de ma profession, mon activité principale, ce qui est le cas depuis quelques années).

Chaque rencontre artistique m’a permis de consolider ce beau chemin, le nourrir, gagner en confiance.

Je collabore également depuis quelques années avec des artistes autrices, performeuses, dans l’illustration, la danse… Tout ça est très riche, les portes sont grandes ouvertes.

Lulu : La professionnalisation s’est faite sans que je ne la voie venir. Au début je m’arrangeais pour trouver des p’tits boulots alimentaires qui me prenaient le moins de temps possible, dans le but de garder absolument du temps pour faire de la musique avec mes copains, et puis à force de multiplier les projets musicaux, en m’ouvrant à d’autres formes d’art comme le théâtre, je me suis retrouvée petit à petit à me produire dans des cadres de plus en plus officiels qui m’ont permis d’avoir des vraies rémunérations, et d’accéder au statut d’artiste intermittente du spectacle. Je n’aurais jamais pensé en faire mon métier ; ça a pu se faire grâce à l’énergie de toutes les personnes qui composent mon entourage de travail ; à force d’aimer faire ce qu’on fait, on y met de plus en plus de sérieux et d’ambition, et mis bout à bout, ça peut fonctionner. Il n’empêche que vivre de son art reste compliqué, ce n’est pas toujours évident de pouvoir se rémunérer en tant que musicienn.ne, surtout quand on propose une musique un peu « hors norme », c’est souvent de justesse qu’on renouvelle son intermittence. Mais tant que l’énergie et l’inspiration seront là je continuerai.

 

 

Les initiatives comme le Crossroads, ça représente une aide précieuse ?Sophie : Comme tout dispositif visant à faire focus sur des artistes, c’est une aide qui compte, et dont il faut s’emparer, elle permet de concentrer les moyens, les médias et facilite le travail, en multipliant les collaborations, les supports, pour une visibilité de plus grand angle à un moment précis de la vie des groupes.

Grâce à cela, nous avons une belle captation de qualité, avec des titres à jour, une exposition dans des médias et figurant dans un programme consulté par bon nombre de professionnels.

Une chouette équipe qui met pas mal de choses en place pour créer un espace suspendu à une sélection d’artistes, dans le magma du paysage musical français.

C’est un soutien et ça nous fait gagner du temps sur les aspects de diffusion et communication que nous menons à l’année, l’occasion de mettre un petit coup d’accélération au boulot régulier.

Je vois ça comme un outil à investir par les groupes pour leur développement, en y restant proactif, qui intervient ponctuellement dans un processus plus global étiré dans le temps.

Lulu : Sophie a tout dit.

Et quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ? Avez-vous ressenti la nécessité de repenser votre mode de fonctionnement, d’aborder et de tester de nouvelles pistes pour vous faire connaître ou vous développer ?

Sophie : Deux tournées que nous attendions avec impatience ont sauté au printemps, ça avait été pas mal de boulot à monter, et c’était la promesse de belles balades, rencontres et collaborations. On a donc été frustrées et tristes, mais au regard des dégâts à l’échelle planétaire, bien au-delà de l’industrie musicale, c’est plus qu’anecdotique.

Beaucoup de choses ont été annulées, d’autres créations auxquelles je participe reportées, on a pu donner quelques concerts sous conditions, c’était assez étrange, mais rejouer face à des gens a été tellement bon…

Nous avons profité du confinement et du chômage technique imposé pour nous poser un peu chacune de notre côté, ce qui a été assez inédit au vu de nos rythmes effrénés (on est sur pas mal de projets en même temps, et c’est un sacré Tetris à combiner).

L’occasion en effet de réfléchir à nos pratiques, à cette urgence permanente, l’injonction sous-jacente de produire, d’avoir de l’actu, nourrir les réseaux… Qui peut vider de sa substance la création.

On n’est pas trop dans ces rythmes-là de toute manière, mais cet arrêt brutal a quand même confirmé mon intuition que tout va très, trop vite.

On a fait d’autres choses, on s’est mises à l’arrêt.

Composer et écrire pas mal de mon côté, imaginer d’autres formes de créations plus « ouvertes » (j’ai fait un peu de montage audio avec des voix ou des sons qu’on m’a envoyés d’un peu partout pendant le confinement, un projet participatif, inclusif et immersif qui m’a donné envie d’approfondir ma formation en son, et en documentaire).

Dans ce contexte nouveau que nous traversons, je ne projette pas bien loin, j’attends de voir, j’essaie de fonctionner et continuer de monter, participer à des projets avec la conscience qu’ils peuvent être annulés, modifiés, reportés, c’est une drôle de gymnastique psychologique et énergétique…

Je trouve par ailleurs stimulant de devoir imaginer autre chose, c’était déjà une réflexion en cours depuis un moment, d’autres lieux, d’autres jauges, d’autres façons de faire, plus de transversalité dans les expressions, moins de frontières artistes/public, je n’ai pas encore de réponse… La conviction par contre que plus que jamais l’art, l’expression et le lien social que cela permet sont essentiels au vivant.

On verra ce qu’on fait de tout ça.

Lulu : Nos activités ont été suspendues par cette crise sanitaire, c’est perturbant de devoir tout à coup tout arrêter, nous qui avons l’habitude de courir en permanence entre nos différents projets, et en même temps j’avoue que pour ma part ce fut un bonheur d’avoir pu m’arrêter un peu avec le confinement.

L’idée, maintenant qu’on peut tenter d’adapter nos vies à ce virus sans devoir rester enfermé.e.s chez nous, c’est de jouer comme on peut, si on peut, mais de tout faire en tout cas pour que des moments de musique puissent continuer à avoir lieu, en jauge limitée, en cercle privé…des alternatives à inventer..

Et si ça craint vraiment je me reconvertirai en boulangerie !

Enfin, quelle est votre actualité et avez-vous un dernier mot à ajouter pour conclure cet échange ?

Sophie : L’Argousier faisait partie des sélections iNOUïS 2020, on va donc faire avec grande joie quelques concerts dans le cadre des Lives entre les Livres (concerts en médiathèques proposés aux artistes sélectionné.e.s de la saison précédente). On a aussi quelques autres dates à l’automne :

17/10 → 11h11 au Centre Culturel de Lesquin
21/10 → Live entre les Livres à Roncq – 17h
22/10 → Concert chez UN PEU avec Les Hommes Boîtes à Bruxelles – 19h
30/10 → Live entre les Livres à Haussy –-19h
25/11 → Live entre les Livres à Landrecies – 18h30
12/12 → Le Cercle du Laveu à Liège avec Myriam Pruvot, organisé par Voix de Femmes

Le projet de commencer à travailler sur un prochain album aussi, tranquillement, et de monter des tournées en France et Belgique dans de petits lieux.

On va faire une résidence de compo au vert dès que possible.

On cherche aussi un entourage pour nous aider dans les tâches de booking, et un ou des labels pour le prochain album.

 

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